La journée des Barricades et l’assassinat du duc et du cardinal de Guise

par Henri Weber, université de Montpellier III

La journée des Barricades

Tôt le matin, les troupes royales entrent dans la capitale et sont réparties en plusieurs points stratégiques : le Pont et le Marché neuf, le Petit pont, la place de Grève et le cimetière des Innocents. Sur la rive gauche, ils trouvent la place Maubert occupée par les ligueurs. Louis de Grillon se prépare à charger, mais reçoit l’ordre de se replier sur le carrefour Saint Séverin.

Le roi avait violé un privilège de la capitale où aucune troupe étrangère ne devait séjourner ; ceci s’ajoutant à la crainte de voir les chefs de la Ligue arrêtés, les Parisiens s’arment, ferment les boutiques, font monter des archers aux fenêtres. Le roi envoie Villequier, à cheval et sans armes, demander aux boutiquiers de rouvrir leurs boutiques, ce qu’ils font pour les refermer dès que Villequier a disparu. Peu à peu, les barricades sont élevées avec des tonneaux chargés de pierres ou de sable et des chaînes sont tendues à l’entrée de chaque rue. Cependant, jusque vers onze heures ou midi, il reste encore possible de circuler. De Thou raconte qu’il s’est rendu à pied au Louvre où régnait le silence et la consternation et, de là, à l’hôtel des Guise d’où le duc venait de sortir, entouré de ses familiers pleins de joie et d’allégresse. L’un d’eux dit à de Thou : « Ce jour-là, si je ne me trompe, va porter un coup à la royauté. »

La reine mère multiplie les allées et venues pour demander au duc d’apaiser les Parisiens. Le roi envoie aussi le colonel Alfonso Corso (selon de Thou) Bellièvre (selon l’Estoile), « Avec un langage mol pour un Roi et plus de supplications que de commandements ». Pour l’Estoile, le roi aurait pu, avant midi, s’emparer des premières barricades mais « il a voulu user de douceur, défendant même à tous les siens de tirer leur épée seulement à moitié. »

Les barricades se multiplient et les troupes royales vont se trouver encerclées par le peuple qui devient de plus en plus menaçant. De nombreux incidents éclatent dans l’après-midi. Les Suisses, attaqués place de Grève, jettent leurs armes et sont faits prisonniers. Le roi envoie alors les maréchaux de Biron, d’Aumont et le colonel Alfonso Corso, faire retirer les troupes « le plus doucement qu’il se pourrait » vers le Louvre. Des fenêtres, les arquebusiers tirent sur eux, faisant plus de trente morts, les chefs courent le plus grand danger, plusieurs ont avoué ensuite qu’ils n’avaient jamais eu aussi peur. Ils devront leur salut au duc de Guise qui est resté dans son hôtel ou dans les environs jusque vers cinq heures « pensant à part soy quelle serait l’issue de cette tragédie » comme nous dit l’Estoile.

Une fois sorti, salué triomphalement par le peuple, il arrive d’abord place de Grève où un contingent de Suisses risque d’être massacré, il les prend sous sa protection et les fait sortir par la Porte Saint Honoré mais, contrairement à leurs promesses, ils rentreront subrepticement dans la ville et gagneront les jardins du Louvre. Enfin, par sa seule présence, il assure la retraite des autres contingents. Ceci va lui permettre de se présenter comme le fidèle serviteur du roi qui n’a pas participé à l’émeute et a sauvé les troupes royales. Le roi et ses conseillers resteront persuadés qu’il avait, au contraire, encouragé les ligueurs et même, par l’intermédiaire de quelques fidèles, aidé l’insurrection.

La nuit du 12 au 13 mai, le peuple reste en armes. Au matin, une délégation d’échevins, conduite par le Prévost des Marchands, vient demander au roi de faire sortir les troupes de la ville. Le roi assure qu’il le fera dès que seront levées les barricades. Le comte de Brissac, fervent ligueur, avait fait armer pendant la nuit sept à huit cents escoliers et moines, dans le but d’attaquer le Louvre. Vers cinq heures du soir, le roi se décide à quitter Paris. Il sort seul du Louvre et se rend dans le jardin des Tuileries où se trouvent les écuries. À cheval, suivi de ses secrétaires d’État, il se dirige vers Saint Cloud, avec les Suisses et les soldats de sa garde. En chemin, il maudit Paris pour son ingratitude et jure qu’il n’y rentrera que par la brèche comme dit l’Estoile. Ce dernier se montre très sévère pour le duc de Guise et regrette la faiblesse du roi pendant toute cette journée. Il prête à un quidam ce propos :

« Les deux Henri avaient tous deux bien fait les ânes, l’un pour n’avoir eu le cœur d’exécuter ce qu’il avait entrepris, en ayant tout le loisir et le moyen de le faire jusques à onze heures passées du dit jour des barricades, l’autre pour avoir le lendemain laissé échapper la bête qu’il tenait dans ses filets. »

Après les barricades

De Saint Cloud, le roi gagne Chartres, où il reçoit le duc de Guise et ses amis. Il va désormais multiplier les concessions, on peut lui appliquer les paroles de Néron : « J’embrasse mon rival mais c’est pour l’étouffer. » Le 15 juillet, il signe à Rouen le traité d’union qui confirme le serment du sacre d’extirper l’hérésie, enjoint à tous les catholiques d’en faire de même. Il amnistie les ligueurs, il renvoie d’Epernon qui doit renoncer au gouvernement de Normandie et convoque les États Généraux que réclame la noblesse mais non le duc de Guise. Il multiplie en vain des efforts pour faire élire des députés qui lui soient fidèles. La majorité des députés du Tiers et du Clergé est acquise à la Ligue, ceux de la noblesse sont à peu près également partagés. Henri III s’est séparé du Chancelier et des secrétaires d’État qui l’avaient pourtant fidèlement servi. Il a constitué une autre équipe gouvernementale, en déclarant : « Je veux m’appliquer moi-même à l’administration du Royaume. »

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Gravure 3. Assemblée des États généraux tenus à Blois
Reproduction d’une estampe ancienne, vendue chez Nicolas Le Roy, rue de Mont-Orgueil, à l’image Saint-Pierre. Légende :
« On voit en ce portrait que Henry de Vallois,/ Preside aux Estats en la ville de Blois,/ Lors estant assisté de Messeigneurs de Guyse,/ Vrays supports de la Catholique Eglise. Les Estats tenans ce perfide politique,/ Masqué d’une vie saincte et Catholique,/ Communie au corps de Iesuchrist nostre seigneur,/ Avec le Duc de Guyse (de l’hereticque haineur). Apres disnerent ensemble, luy monstrant/ Signe d’amitié, soubs beau semblant/ Ce bon Prince tost apres fut tué & massacré/ Aussi le Cardinal son frere, qui Roy l’avoit sacré. »

Le 16 octobre, les États s’ouvrent à Blois : la Chapelle-Marteau, nouveau prévost des Marchands et ligueur acharné, est élu président du Tiers, le cardinal de Guise, président du clergé. Le duc de Guise, auquel le roi a accordé le titre de lieutenant général du Royaume, siège sur l’estrade royale (gravure 3). Les États, encouragés par le duc, demandent à être convoqués régulièrement de manière à contrôler les dépenses royales. Pour le moment, ils refusent les subsides demandés par le roi, bien que le duc fasse remarquer qu’il y a contradiction entre la volonté de poursuivre la guerre contre les hérétiques et le refus de l’argent nécessaire.

Le 4 décembre, selon l’Estoile, on fit promettre et jurer au roi, sur le Saint Sacrement, « parfaite réconciliation et amitié avec le duc de Guise et oubliance de toutes les querelles passées ». Alors que le roi souhaitait faire venir Henri de Navarre à Blois pour tenter d’obtenir sa conversion, les États décident qu’étant hérétique, relaps et chef d’hérétiques, il est à jamais incapable de succéder au trône.

Bruits de complot --- Avertissements au duc de Guise

Cependant, arrivent au roi de nombreux avis d’un complot contre sa personne. Certains viennent de la famille du duc de Guise, de son frère le duc de Mayenne et de son cousin le duc d’Elbeuf. Pendant son séjour à Lyon, le duc de Mayenne a des entretiens avec Alfonso Corso, il déplore l’ambition démesurée de son frère et demande qu’on avertisse le roi ; le duc d’Aumale écrit à sa femme pour qu’elle avertisse le roi du danger qu’il court, la duchesse charge la reine mère de transmettre l’avis à son fils et celle-ci ajoute « Monsieur mon fils, il s’en faut dépêcher ». C’est du moins ce que rapporte Miron qui veut faire porter à Catherine de Médicis une partie de la responsabilité du meurtre, ce qui est généralement contesté.

D’autres avertissements sont adressés au duc de Guise. Dès la fin septembre, il en fait état dans une lettre à l’ambassadeur d’Espagne Mendoça :

« Nous ne manquons d’avertissements de toutes parts qu’on veult atanter à ma vie ; mais j’y ay graces à Dieu tellement pourveu, tant par amas que j’ay faict d’un bon nombre de mes amis que, ayant pratiqué par présens et argent une partie de ceux dont on vouloit se servir pour ceste exécution que, si l’on commence, j’achèverois plus rudement que je n’ay faict à Paris. »

Le 30 octobre, selon l’Estoile, le duc de Guise, sortant du cabinet du roi et rencontrant la Maréchale de Retz, lui dit :

« Je viens de voir mon homme mais je vous l’ai promené aujourd’hui de tous côtés et mené d’une étrange façon. Tant pis, dit-elle, car je trouve que vous en faites un petit beaucoup et trop. Je craindrais que quelque dernier coup de malheur en éclatât à la fin sur vous et sur nous. Je n’ai pas peur de celui-là, dit-il, je le connais bien... Il est trop poltron. »

Les familiers du duc de Guise, plus inquiets que lui-même, tentent de le persuader de s’éloigner de Blois. Selon l’auteur du Martyre des deux frères, au cours d’un conseil tenu à Blois dans la maison du cardinal de Guise, celui-ci aurait conseillé à son frère de quitter Blois et de se mettre en sûreté à Orléans. L’archevêque de Lyon est d’un avis opposé : le départ du duc découragerait les députés aux États et il conclut : « Qui quitte la partie la perd. » Le duc répond alors fièrement qu’il est prêt à sacrifier sa vie au service de Dieu et au soulagement du pauvre peuple.

Miron, évoquant le même conseil, dont les éléments auraient été rapportés au roi, ajoute que le cardinal de Guise proposait, après le départ de son frère, de mener à bien l’entreprise qui consistait à enlever le roi et à le ramener à Paris. Ces propos ne pouvaient que renforcer la décision d’Henri III qui la soumet au conseil de ses amis. Certains proposent l’emprisonnement et le procès du duc, le roi, selon l’Estoile, conclut :

« Mettre le Guisard en prison serait tirer un sanglier au filet qui se trouverait, possible, plus puissant que nos cordes. »

Il faut laisser aux chroniqueurs la responsabilité des propos qu’ils prêtent aux différents personnages. Il est vrai que, dans cette Cour, tout le monde espionne tout le monde ; les propos surpris par un courtisan sont immédiatement répétés. La veille même de l’assassinat, le 21 décembre, le roi a un très long entretien avec le duc, dans le jardin du château, celui-ci se plaint de toutes les calomnies dont il est accablé, des ambitions qu’on lui prête malgré tous les grands services qu’il rend au roi ; pour les faire taire, il veut abandonner sa fonction de lieutenant général. Le roi refuse. Suivant le récit d’un ligueur, il se serait exprimé ainsi :

« Mon cousin, croyez-vous que j’aie l’âme si méchante que de vous vouloir mal. Au contraire, je vous déclare qu’il n’y a personne en mon royaume que j’aime mieux que vous, ni à qui je sois le plus tenu, comme je le ferai paraître par bons effets avant qu’il soit peu. »

Il s’agit, évidemment, de souligner la perfidie du roi qui, par de tels propos, aurait persuadé le duc qu’il n’avait rien à craindre.

Mise en ligne : mercredi 25 septembre 2002.

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