La journée des Barricades et l’assassinat du duc et du cardinal de Guise

par Henri Weber, université de Montpellier III

L’assassinat

L’assassinat va être très minutieusement préparé. La veille au soir, le roi ordonne que, dès cinq heures du matin, son carrosse soit prêt dans la cour du château pour le conduire à La Noue faire ses dévotions avant Noël. En conséquence, il convoque son conseil pour huit heures du matin et fait dire au duc de Guise, qui loge au château et à son frère, le cardinal, qui loge en ville, d’y être présents. Le Conseil est en effet le seul endroit où le duc de Guise doive entrer sans escorte.

Le roi commande à ses fidèles : le maréchal d’Aumont, le Seigneur de Rambouillet, le Seigneur de Maintenon, François d’O, ses secrétaires d’État et Alfonso Corso de se trouver dans son cabinet à six heures du matin. Les Quarante-cinq, seigneurs gascons qui constituent sa garde rapprochée, se trouveront dans sa chambre à six heures du matin. Larchant, capitaine de garde ordinaire, se trouvera, avec les siens, dans le grand escalier qui mène à la salle du Conseil au deuxième étage. Pour comprendre ce dispositif, il faut reconstituer le plan de ce deuxième étage. Le grand escalier donne directement dans la salle du Conseil. Celle-ci, par un étroit couloir, donne sur la chambre du roi, de laquelle on peut se rendre dans le cabinet vieux. De ce cabinet, un escalier descend sur la galerie aux cerfs.

Les ordres donnés, le roi va se coucher, non pas dans sa chambre mais dans celle de la reine qui se trouve à un autre étage. Il donne, à son premier valet de chambre, du Halde, l’ordre de le réveiller à cinq heures.

Le duc de Guise va passer une grande partie de la nuit avec une des plus grandes dames de la Cour, Madame de Sauve, il ne gagne sa chambre qu’à trois heures et il trouve plusieurs billets l’avertissant qu’on veut lui jouer un mauvais tour. Selon certains, il les lit à quelques fidèles qui lui conseillent la prudence, il réplique : « Ce ne serait jamais fait si je voulais prêter attention à tous ces billets ; il n’oserait ! ». Cette scène paraît peu vraisemblable. L’Estoile évoquant les billets, se contente de dire qu’il les mit dans sa pochette avec mépris.

À l’heure dite, le roi qui a peu dormi est réveillé par du Halde qu’il enferme à clef de peur d’indiscrétion ; quand les Quarante-cinq arrivent, il les enferment au troisième étage et, lorsque les membres du Conseil sont réunis, il fait descendre les Quarante-cinq dans sa grande chambre en leur recommandant le silence, puis il va retrouver les fidèles convoqués dans son cabinet et leur explique sa décision : « Il m’a réduit en cette extrémité qu’il faut que je meure ou qu’il meure et que ce soit ce matin. » Ensuite, il va trouver les Quarante-cinq et leur dit :

« Vous avez éprouvé les effets de ma bonne grâce, vous êtes mes obligés. Maintenant, je veux être le vôtre, en cette urgente occasion où il y va de mon honneur, de mon état et de ma vie. »

Et il leur fait promettre de le venger des injures qu’il a reçues du duc de Guise. Ce discours trahit une intention littéraire de Miron mais correspond, en gros, au discours imaginable. Huit des Quarante-cinq, qui ont des poignards, reçoivent l’ordre de rester dans la chambre, douze qui ont des épées sont placés dans le Cabinet Vieux, d’autres dans l’escalier qui descend du cabinet à la galerie aux Cerfs. Il n’est donc plus possible, ni d’accéder à l’étage, ni de s’en échapper.

À huit heures, le duc de Guise est réveillé par les siens, en descendant sur la terrasse du château, il rencontre un gentilhomme auvergnat, La Salle, qui lui demande de ne pas se rendre au Conseil, de Guise monte le grand escalier où il trouve Larchant et ses gardes qui lui présentent une supplique à soumettre au Conseil pour être payés, comme cela avait été convenu par le roi, afin que le duc ne s’inquiète pas. Il leur promet d’intervenir. Il retrouve les autres membres du Conseil mais il a froid et demande qu’on fasse du feu ; il pleure d’un œil, réclame un mouchoir, puis se sentant mal - les mauvaises langues ont dit qu’il se ressentait des fatigues de sa nuit - il ordonne qu’on lui apporte des raisins muscats mais ceux qu’il envoie ne peuvent rentrer au Conseil, les gardes ayant l’ordre de ne laisser passer personne après la venue du cardinal de Guise.

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Gravure 4. Scène de l’assassinat du duc de Guise
D’après une gravure allemande (Bibliothèque nationale).

Mouchoir et fruits secs lui sont cependant remis par l’intermédiaire d’un huissier. La séance commencée par une affaire de gabelle, le roi envoie Revol, secrétaire d’État pour demander au duc de Guise qu’il vienne lui parler d’urgence. Le duc qui n’a qu’une épée sous son manteau entre dans la chambre où sont apostés les assassins qui, d’abord le suivent « comme par respect » dit Miron, puis le premier, le sieur de Montsery le frappe d’un coup de poignard dans le sein en criant « Ah ! traître, tu en mourras ». Puis, le sieur des Efframats lui prend la jambe, tandis que le sieur de Saint Malin lui porte un coup de poignard dans la gorge. Les coups se multiplient (gravure 4). Le duc s’écrie : « Ah, mes amis » et, bien que blessé, entraîne ses agresseurs vers la tenture qui sépare la chambre du cabinet du roi. Il tente en vain de dégager son épée et, aux pieds du roi, il aurait crié avant de mourir : « Mon Dieu, je suis mort, ayez pitié de moi ; ce sont mes péchés qui en sont cause. » Ces mots lui sont attribués par l’Estoile mais, selon de Thou et Estienne Pasquier, le duc mourut sans un mot. D’Aubigné, dans l’Histoire Universelle lui prête, sans raison, cette exclamation : « Ah traître roi ».

En entendant le bruit depuis la salle du Conseil, le cardinal de Guise veut se précipiter dans la chambre du roi, il en est empêché par le maréchal d’Aumont. Selon le témoignage de l’archevêque de Lyon, on entendit le duc s’écrier « Oh ! Quelle trahison, mon Dieu Miséricorde ». Suivant Le Martyre des deux frères, lorsque le duc tombé, le roi demande s’il est bien mort, il remue encore la tête, le roi sort de son cabinet, l’épée au poing et frappant du pied sur l’estomac, la gorge et la face du duc s’écrie : « Nous ne sommes plus deux, je suis roi ». Ces paroles se retrouvent en plusieurs récits ; les gestes du roi sont-ils une invention des ligueurs destinée à attiser la haine ? L’Estoile qui, dans l’ensemble, excuse le roi, nous dit pourtant que :

« Sortant de son cabinet, le roi donne un coup de pied sur le visage du pauvre prince, tout ainsi que le duc de Guise en avait donné un à l’Amiral. »

Ce rappel de l’assassinat de Coligny est destiné à excuser Henri III. L’Estoile ajoute que le roi, ayant un peu contemplé le cadavre, dit tout haut « Mon Dieu qu’il est grand ! Il paraît encore plus grand mort que vivant ». Un bon dramaturge pourrait voir là une sorte d’annonce de tous les périls que cette mort entraînera pour le roi.

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Gravure 5
« Comme les deux princes estant morts sont mis sur une table avec la remonstrance de Mme de Nemours » (ms. Pierre de l’Estoile). À l’arrière-plan : « Les princes catholiques menés prisonniers. »

Ce matin-là, le roi avait fait venir de bonne heure, pour dire la messe, deux chapelains : Monsieur de Bulles et Monsieur Droyn qui se trouvaient dans l’oratoire au même étage. Selon Le Martyre des deux frères, avant l’assassinat, le roi leur avait fait dire : « Priez Dieu qu’il fasse au roi la grâce de pouvoir exécuter une si belle entreprise ». En tout cas, le roi, prenant toutes ses précautions, fait arrêter le cardinal de Bourbon que les ligueurs considéraient comme l’héritier du trône, les membres de la famille de Guise présents au château : la mère des deux frères, la duchesse de Nemours qui, après l’assassinat de François de Guise, avait épousé en secondes noces le duc de Nemours, mort en 1585, un cousin le duc d’Elbeuf et le fils d’Henri de Guise, le prince de Joinville qui n’a que dix-sept ans. Une gravure de propagande (gravure 5) représente la duchesse de Nemours devant le cadavre de ses deux fils, tandis que les prisonniers sortent sous bonne escorte.

En réalité, le cardinal de Guise et le cardinal archevêque de Lyon avaient été directement conduits dans un galetas, sans feu et presque sans lumière. Plusieurs témoignages semblent indiquer que, dès ce moment, le roi avait pris la résolution de les faire mourir tous les deux. Olphan du Gast, l’un des Quarante-cinq, déclare qu’une heure après la mort du duc, le roi demande à Monsieur de La Vaissière, à lui-même, puis au capitaine du Gast, son frère, d’aller tuer le cardinal mais chacun d’eux refuse successivement. La Chapelle-Marteau et l’auteur du Martyre des deux frères confirment ce témoignage, mais il est en général contesté par les partisans du roi.

Mise en ligne : mercredi 25 septembre 2002.

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