La journée des Barricades et l’assassinat du duc et du cardinal de Guise

par Henri Weber, université de Montpellier III

Le meurtre du cardinal et le sort des deux cadavres

La nuit qui suivit l’assassinat fut pleine d’alarme en ville et, dans leur cellule glacée, les deux cardinaux reçurent finalement leur robe de nuit, du pain, des œufs et un bréviaire. L’archevêque de Lyon finit par s’endormir et le cardinal le réveilla en lui disant : « Comment, Monsieur, dormez-vous en telles affaires » et ils se confessèrent l’un à l’autre. C’est du moins le récit édifiant que fit l’archevêque de Lyon devant la commission d’enquête du Parlement de Paris. Suivant l’Estoile, c’est seulement le lendemain matin que le roi aurait pris la décision de faire tuer le cardinal. Ayant appris qu’une délégation de députés des trois ordres s’apprêtait à venir lui demander de leur rendre le cardinal de Guise et sachant bien « qu’il était autant et plus mauvais garçon que son frère et plus remuant que lui », il demanda l’avis de ses familiers. Ils répondirent « que le crime de lèse-majesté est plus punissable en un cardinal qu’en un simple prêtre... que le roi n’avait rien fait s’il ne se défaisait de celui-ci autant que de l’autre. »

Il est possible que l’Estoile prête aux conseillers du roi ses propres réflexions. Selon Le Martyre des deux frères, le roi voulait aussi faire exécuter l’archevêque de Lyon. Mais, lorsqu’il se rendit à la messe, il rencontra le baron de Luz, neveu de l’archevêque qui se jeta à ses pieds et le supplia d’accorder la vie à son oncle ; il se chargerait lui-même de le tenir sous bonne garde. Le roi consentit à épargner la vie de l’archevêque, mais sans confier sa garde à son neveu. Cependant, il fallait trouver un exécuteur. Le capitaine du Gast se récusa mais, devant la colère du roi, finit par lui désigner quatre soldats qui, pour mille écus chacun, se chargèrent de la besogne.

Selon une tradition bien accréditée, les deux cadavres furent brûlés et leurs cendres jetées dans la Loire. C’est ce que disent l’Estoile et d’Aubigné. De Thou précise, en revanche, que les corps furent inhumés dans la chaux vive mais l’ambassadeur de Toscane, dans une lettre au secrétaire du duc, affirme que les deux corps ont été ensevelis, sans honneur, dans le cimetière d’un village voisin.

Quelle que soit la vérité, ce qui compte, c’est le parti que la Ligue en tira pour sa propagande. Voici, d’abord, comment Le Martyre des deux frères présente la chose :

« La vigile de Noël, pendant qu’on disait les matines, le roi fit, par ses bourreaux, découper et trancher les corps de ces deux pauvres princes, après s’en être bien moqué et réservé les têtes, disant que l’une servirait d’épouvantail aux habitants d’Orléans et l’autre de terreur aux habitants de Paris. »

et il ajoute :

« les morceaux de ces corps innocents, il les fit brûler aux tournebroches de sa cuisine. »

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Gravure 6
« Comme Henry faict mettre en pièces les corps des deux princes martyrs puis les faict jetter au feu pour les consommer en cendres » (ms. Pierre de l’Estoile).

C’est ce que représente la gravure 6, sauf qu’on n’y voit pas de tournebroche.

Les gravures de propagande de la Ligue

Ce double assassinat a fait l’objet de nombreuses gravures recueillies pour la plupart dans Les belles figures de la Ligue de Pierre de l’Estoile. Elles ont, en général, une forme analogue aux emblèmes : un titre accrocheur, la figure gravée et des vers explicatifs et accusateurs.

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Gravure 7
« Le soufflement et conseil diabolique d’Epernon, à Henry de Valois, our saccager les catholiques » (ms. Pierre de l’Estoile).

Tout d’abord, la haine persistante contre d’Épernon lui attribue la responsabilité de l’assassinat : il est représenté soufflant dans l’oreille d’Henri III tandis qu’un démon souffle à son oreille (gravure 7). Voici les vers qui commentent la gravure :

« D’Espernon cependant que Belzebuth conseille,
D’Angoulême où il est souffle droict
A l’oreille d’Henri de Valois. »

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Gravure 8
« Tombeau sur les trespas et assassinat commmis aux personnes de Monseigneurs de Guise » (Recueil des pièces détachées de l’Estoile).

Une autre gravure (8) représente la mort sous la forme d’un squelette couronné, ayant double visage, un javelot dans chaque main, elle frappe le duc d’un côté, le cardinal de l’autre... Elle s’intitule « Tombeau sur le trespas et assassinat commis aux personnes de Messeigneurs de Guise ». L’inscription latine, tirée du psaume V, VI, signifie : « Dieu abomine l’homme sanguinaire et fourbe ». Les vers qui accompagnent la gravure évoquent la ruse du roi, qui a convoqué les États à Blois pour tuer plus facilement les deux Guise et appellent le peuple à la vengeance.

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Gravure 9. Le faux mufle découvert
Pièce du Recueil des pièces détachées de l’Estoile.

L’hypocrisie religieuse d’Henri III est soulignée plus directement dans « Le faux mufle découvert du grand hypocrite de France » (gravure 9). Henri III, en habit de pénitent, a le visage découvert avec des oreilles de porc et des cornes de bouc qu’expliquent les vers suivants :

« Ainsi, faisoyent cest hypocrite
Affin que sous l’habit d’hermite
Libres soient ses méchancetés
Forçant femmes et viollant filles
Faisant de nonnains putes villes »

Curieusement, il n’est pas fait allusion à l’homosexualité du roi.

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Gravure 10. L’ermitage préparé par Henri de Valois
Pièce du Recueil des pièces détachées de l’Estoile.

L’estampe intitulée « L’hermitage préparé pour Henri de Valois » (gravure 10) reprend le même thème : le roi est accompagné de deux faux ermites aux pieds fourchus, ils le dirigent vers une gueule pleine de flammes, représentation traditionnelle de l’enfer dans les Mystères. Dans les vers qui illustrent la gravure, les deux faux ermites invitent le roi à quitter les monastères humains pour un autre dont le « pater » (l’abbé) est un homme « monstrueux, noir, enfumé, fort puissant et cornu ».

Justification du roi

En face de ce déchaînement prévisible, Henri III doit se justifier, il fait adresser aux autorités provinciales une Instruction sur la mort du duc de Guise pour informer tous ceux qu’il estime estre à propos. En voici le résumé :

Ayant couvert ses mauvais desseins de conservation de la religion catholique, le duc de Guise, au lieu d’affaiblir l’hérésie n’a fait que la renforcer. En soustrayant à Sa Majesté une partie de ses moyens, il l’a empêchée de faire l’effort nécessaire. Les troupes du duc ont rançonné les sujets du roi, pillé bourgs et églises. Il a levé des armées sans le consentement du roi, encouragé le soulèvement de la ville de Paris. Même lorsque le roi, pardonnant ces offenses, lui a conféré le titre de Lieutenant Général, il n’a cessé de faire pratiquer les bonnes villes encore sujettes à sa Majesté. À l’assemblée des États, il n’a épargné aucun moyen pour ôter toute autorité à Sa Majesté. Diverses personnes ont prévenu le roi qu’il était en danger de perdre sa couronne, cela ne regardait pas seulement sa personne mais tout le royaume. Ce mal ne pouvait trouver remède que par la mort de celui qui en était l’auteur. Sa Majesté aurait été responsable devant Dieu si elle n’y avait pourvu.

« Elle a été contrainte de faire perdre la vie au dit duc de Guise, comme au cardinal son frère, lequel se dispensant de la sujetion due à Sa Majesté et même de l’obéissance due à la profession ecclésiastique, avait conjuré la mort de Sa Majesté et même persaudé son frère de l’entreprendre. »

On retrouve une argumentation analogue, mais plus véhémente, dans un libelle qui est une longue philippique contre l’Église, Le Conseil salutaire d’un bon français :

« Il est certain qu’avec une patience incroyable, laquelle mettoit tous ses serviteurs au désespoir, il a esté forcé, en la parfin, pour sauver son Estat, sa personne et tous les François de prévenir les deux frères par une plus honorable mort que leur rébellion et félonie le méritaient, pour conserver et consoler une infinité de gens de bien qui sont demeurez en leur devoir et donner terreur aux Grands de ce royaume qui, sous ces formulaires, ont trop abusé de leur authorité et sont encore aujourd’hui les petits potentats des provinces, villes, chasteaux et places qui leur ont été commis. »

Mise en ligne : mercredi 25 septembre 2002.

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