La mort du prince amérindien

par Michel Bideaux, université de Montpellier III

Les funérailles princières ajoutent aux cérémonies marquant la disparition d’un homme « du commun » un réseau de formes et de significations visant à saisir et représenter ce qui, dans cette disparition, excède la perte d’un individu « ordinaire ». Elles sont un acte de célébration pour un lieu théâtralisé de mémoire, de recueillement aux multiples sens du terme : réflexion, rassemblement, totalisation ; la mort d’un acteur qualifié tenant un rôle considérable sur la scène du monde appelle une réflexion sur le manque et sur l’absence.

Avant la découverte de l’Amérique et la conquista, l’histoire de l’Occident est une histoire de guerres entre des familles divisées, mais aussi une histoire de famille partagée : comment parler d’un peuple sans parler aussi de ses voisins ? Elle a ses rituels funéraires dont on peut entreprendre la description et l’histoire [1], mais aussi des rituels cathartiques qui informent ses modèles culturels (tragédie antique ou néo-classique, drame élisabéthain, etc.).

Rien de tel avec des Amérindiens ignorés de l’histoire, hôtes chez qui l’Européen s’est invité par méprise, détruisant en moins d’un siècle des structures et représentations qu’il n’aura que plus de mal à appréhender. Il ne lui faudra pas moins chercher à comprendre dans son passé et dans son devenir historiques des peuples devenus partie de lui, à leur corps défendant.

Si l’intégration dans l’histoire européenne s’effectue par les voies de la chronologie et de la similitude [2], l’accession des acteurs amérindiens de l’histoire à la dimension héroïque ne va pas de soi : on le voit bien quand Thevet, dans ses Vies et pourtraits des hommes illustres (Paris, G. Chaudière, 1584) les confine dans les ultimes pages de sa galerie prosopographique [3]. Et quand ils quittent la scène du monde, leurs funérailles ordinaires ne sont pas celles d’un vaincu, mais celles d’un supplicié : le héros amérindien a pour l’accompagner dans la mémoire des hommes le geôlier et le bourreau. Comment réhabiliter ensuite ce qui a d’abord été retranché ? Et pourquoi ce retranchement préalable, dont on a observé qu’il n’est généralement pas, en Amérique, obtenu lors de l’affrontement armé ? Là où les funérailles du vieux monde célèbrent retrouvailles, apaisement et ressourcement, les funérailles amérindiennes ouvrent sur une conscience divisée, un débat non clos. À travers les narrations contradictoires, la procession rituelle tourne au procès de l’Européen ; l’Indien devient un miroir non de notre condition humaine, mais de notre être historique. Prince ou non, l’Amérindien supplicié est devenu plaie vive au flanc du vieux monde.

Trois figures nous retiendront ici : celles de Moctezuma, qui pactise et compose avant de mourir en quelque manière par accident, de Cuanhtemoc, incarnation de la résistance, d’Atahualpa, figure tragique de vaincu. Trois destins retenus pour leur diversité, pour l’abondance des relations qui leur sont consacrées, pour leur inscription au cœur même des années de la conquête [4].

[1] Ainsi du traité des Funérailles et diverses manieres d’ensevelir [...] de Claude Guichard (Lyon, J. de Tournes, 1581). Plus généralement, voir sur le sujet les Actes du colloque « Les Funérailles » organisé par la Société française d’études du seizième siècle (Bar-le-Duc, décembre 1999), Genève, Droz, 2001.

[2] Voir la fonction des toponymes : Nouvelle-Espagne, Nouvelle-Castille, Nouvelle-France, France antarctique, etc.

[3] Voir M. Bideaux, « L’héroïsation des acteurs amérindiens de l’histoire du Nouveau Monde », Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, numéro spécial Montaigne et le Nouveau Monde, n° 29-32, 1992-1993, pp. 115-131. Cf. aussi P. Eichel-Lojkine, Le Siècle des Grands Hommes. Les recueils de Vies d’hommes illustres avec portraits du XVIe siècle, Louvain, Peeters, 2001.

[4] Ce qui amène à écarter Tupac Amaru, autre figure de rebelle, mais qui meurt en 1572, alors que le destin du Pérou est, malgré quelques soubresauts, depuis longtemps fixé. Nous écartons également le texte de Garcilaso de la Vega qui, en raison du métissage culturel de son auteur, mériterait une étude à part.

Mise en ligne : jeudi 26 septembre 2002.

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